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Analyse · Mouvement lycéen

48 ou 500 lycées bloqués ? Chacun son thermomètre, personne ne montre sa liste

Analyse · La rédaction · 4 novembre 2026

Analyse · Rédigé le · Mise à jour

Transparence des chiffres publicsMéfiance égale envers tous les décomptesDeux droits à tenir ensemble

Couleur(s) d’idées (transparence) : Transparence des chiffres publics · Méfiance égale envers tous les décomptes · Deux droits à tenir ensemble — Un chiffre officiel doit venir avec sa définition, son heure et son détail, pour pouvoir être vérifié.

Mardi 3 novembre, 48 lycées étaient bloqués selon le ministère de l'Éducation nationale. L'Union syndicale lycéenne en compte 500. Dix fois plus. La veille, c'était déjà 41 contre 169. Ni l'un ni l'autre ne ment forcément : ils ne mesurent pas la même chose, pas toujours à la même heure, et aucun, à notre connaissance au 3 novembre, ne publie la liste de ses lycées. Nous avons démonté les deux thermomètres. Ensemble, ils racontent un mouvement plus petit qu'en octobre, mais pas éteint.

Chaque camp a un thermomètre qui l'arrange. Le ministère prend la température à 9 h 30, avec un instrument plus étroit qu'en octobre, et parle de « résiduel ». L'USL la prend avec un instrument large, sans montrer ses relevés, et crie à l'« absurde ». Les deux ont un point commun : ils demandent qu'on les croie sur parole. Il existe pourtant une sortie simple. Que le ministère publie chaque jour sa définition, son heure de relevé et le nombre de lycées par académie. Que l'USL publie sa liste, lycée par lycée, sans nommer d'élève. Celui qui accepte en premier gagnera quelque chose de plus utile qu'une bataille de chiffres : la confiance de ceux qui lisent. C'est une opinion de la rédaction. Les faits sont sourcés ci-dessous.

La démocratie avant l’élimination.

Aquarelle d'un portail de lycée en fer forgé au petit matin, à moitié barré de poubelles et de barrières, sous un ciel gris et rose, avec deux grands bouliers de couleur posés de chaque côté du portail, l'un presque vide, l'autre rempli de boules.

Deux chiffres pour un même mardi

Les organisations de jeunesse avaient promis une « journée noire » pour mardi, avant la grève interprofessionnelle de jeudi [11]. Le ministère a donné son chiffre le matin : 48 lycées bloqués à 9 h 30, sur environ 3 700. C'est à peine plus que la veille à la même heure (41). Aucune perturbation n'était relevée dans les trois quarts des départements [1].

Le ministre Édouard Geffray a ensuite écrit sur X qu'« à midi, 1,3 % des lycées étaient bloqués » [3]. Faites le calcul : 1,3 % de 3 700, cela fait 48. Le chiffre de midi est donc le même que celui du matin.

L'Union syndicale lycéenne (USL) a répondu par « un chiffre absurde ». Elle parle de « plus de 500 lycées » touchés par un « blocage total ou filtrant » [2][7]. L'Union étudiante, qui fait partie de la même intersyndicale que l'USL, écrit la même chose dans son communiqué : « plus de 500 lycées et plus de 50 campus bloqués dès ce matin » [5].

Ces 500 ne sont donc pas un bilan du soir. C'est un chiffre du matin, comme celui du ministère. Mardi, l'heure n'explique pas l'écart. Les mots, sans doute.

Encadré · Bloqué, filtrant, perturbé : trois mots, trois réalités

  • Bloqué : on ne peut pas entrer. Les grilles sont fermées ou barrées par des poubelles et des barrières.
  • Barrage filtrant : des élèves tiennent l'entrée, mais laissent passer une partie des élèves ou des professeurs. Le lycée reste ouvert.
  • Perturbé : quelque chose a gêné les cours, à un moment de la journée. Cela peut aller d'un attroupement devant la porte à des cours passés à distance.

L'USL dit compter les deux premiers [2]. Le ministère ne publie pas sa définition de « bloqué ». Notre hypothèse : il ne retient que les lycées où l'on ne pouvait pas entrer au moment du relevé. Nous n'avons pas pu la confirmer.

Un exemple montre la distance entre ces mots. Dans l'agglomération de Lyon, un bilan de la matinée publié par Le Parisien relevait mardi 27 établissements « perturbés ». Trois seulement étaient passés en cours à distance [3]. Selon le mot choisi, la même matinée lyonnaise pèse 27 ou 3.

Lundi, l'heure comptait

Lundi 2 novembre, jour de rentrée après la Toussaint, l'heure jouait vraiment. Le ministère comptait 41 lycées bloqués à 9 h 30, soit 1 % [8][9]. Édouard Geffray parlait sur France Inter de « quelques lycées perturbés », « a priori assez résiduel » [9].

L'USL, elle, a donné trois chiffres dans la même journée. À la mi-journée, elle en revendiquait plus de 150 [10][25]. France Inter précise : « bloqués » ou « concernés par des barrages filtrants » [10]. En fin de journée, sur BFMTV, son président Ryad Rani revendiquait 169 lycées bloqués ce lundi [25].

Un relevé à 9 h 30 ne voit pas un blocus qui commence à 10 h. Il ne voit pas non plus un blocus levé à 9 h par la police. Un bilan du soir, lui, additionne tout ce qui s'est passé dans la journée. Les deux camps n'ont donc pas mesuré le même lundi.

Ryad Rani ajoutait un argument : il n'y avait « pas d'appel national » à bloquer ce lundi [25]. C'est vrai. Mais mardi, il y en avait un. Et le chiffre du ministère n'a bougé que de sept lycées.

Facs : le même chiffre, deux histoires

Dans l'enseignement supérieur, c'est l'inverse : les deux camps donnent presque le même nombre.

Le ministère comptait mardi à la mi-journée 51 établissements « perturbés » sur 184, soit un peu moins d'un tiers [6][7]. L'Union étudiante annonçait « 50 campus bloqués », et « une université sur deux perturbée » [3][6]. Son communiqué parle de « près de 50 établissements d'enseignement supérieur mobilisés » [5].

51 d'un côté, environ 50 de l'autre. L'écart n'est pas dans le nombre. Il est dans la division. Le ministère divise par 184 établissements. L'Union étudiante parle d'universités, et ne dit pas par quel total elle divise.

Le mot « perturbé » n'a pas non plus le même poids qu'au lycée. Lundi soir sur LCP, le ministre Philippe Baptiste a expliqué ce qu'il range dedans : « Ça peut être à un moment un bâtiment qui a été bloqué dans la journée, ça peut être un ou deux labos qui n'ont pas pu fonctionner correctement » [25]. Pour les facs, le gouvernement compte donc large, sur toute la journée. Pour les lycées, il compte serré, à une heure précise. Ce n'est pas une faute. Mais cela explique pourquoi les deux chiffres officiels ne racontent pas la même histoire.

Ce qui a changé depuis octobre

Ce qui a changé depuis octobre
DateMinistèreOrganisations de jeunesseCe qui est comptéSources
6 octobre891 établissements1 600 à 1 800 lycées « mobilisés » début octobreMinistère : cours « suspendus, totalement ou partiellement, toutes causes confondues »[11][12]
2 novembre41 lycées à 9 h 30 (1 %)plus de 150 à la mi-journée, 169 le soir (USL)Ministère : « bloqués ». USL : bloqués ou sous barrage filtrant[8][10][25]
3 novembre48 à 9 h 30, 1,3 % à midi« plus de 500 » (USL, Union étudiante)Ministère : « bloqués ». USL : « blocage total ou filtrant »[1][2][3][5]
3 novembre, supérieur51 sur 184 « perturbés »50 campus « bloqués », une université sur deux « perturbée »Deux totaux différents[5][6]

Les chiffres d'une même ligne ne mesurent pas la même chose. Ils ne doivent pas être additionnés ni comparés comme s'ils comptaient la même réalité.

Ce tableau montre deux choses. D'abord, le mouvement a baissé, quel que soit le thermomètre choisi. Les syndicats comptaient 1 600 à 1 800 lycées mobilisés début octobre ; mardi, l'USL en annonce 500. Ensuite, l'écart entre les camps s'est creusé. Début octobre, les syndicats comptaient environ deux fois plus que le ministère. Mardi, dix fois plus. Mais en octobre, le ministère comptait les cours suspendus, même en partie. Aujourd'hui, il compte les lycées bloqués. Un thermomètre plus étroit donne mécaniquement un chiffre plus bas.

Matignon a lui-même donné un indice. Selon BFMTV, les services du Premier ministre constatent que « ce sont régulièrement les mêmes lycées qui sont bloqués ». Sébastien Lecornu a demandé à Édouard Geffray « une analyse spécifique du contexte local » de chacun [3][11]. Autrement dit, le gouvernement voit un mouvement concentré dans quelques lieux. Ce n'est pas la même chose qu'un mouvement fini.

Ce que les chiffres ne disent pas

Un lycée bloqué dans le calme et un lycée où la journée tourne mal pèsent pareil dans un décompte. Mardi n'a pas été calme partout.

Édouard Geffray affirme que, dans certains lycées, « des personnels de l'Éducation nationale ont de nouveau été victimes de violences ». Il annonce que le ministère saisit la justice à chaque fois [4]. En Seine-Maritime, la préfecture indique que trois proviseurs ont « été pris pour cible par des tirs de mortiers ou des jets de projectiles », et que l'un d'eux a été « légèrement blessé ». Treize personnes ont été interpellées dans le département, notamment pour outrages, tirs de mortiers d'artifice et incendies de poubelles, selon la préfecture citée par franceinfo [2]. Dans le Rhône, la préfecture compte 17 interpellations [3]. Une interpellation n'est pas une condamnation : les personnes concernées restent présumées innocentes.

L'USL, de son côté, dénonce une forte « répression », avec « des jeunes plaqués au mur, des compagnies de CRS envoyées ». Un de ses représentants a déclaré à l'AFP : « Notre impression est que l'objectif est de réprimer le mouvement, de l'empêcher pour la mobilisation de jeudi » [3]. Ce sont ses mots, que nous n'avons pas pu vérifier sur place.

La veille, sur le même sujet, le ministre de l'Intérieur avait donné sa position. Lundi, devant la commission des lois de l'Assemblée, Laurent Nuñez a répondu à une députée LFI qui parlait de « répression » : « La répression, elle n'existe pas (…). Nous, on est là pour éviter les troubles à l'ordre public ». Interrogé sur l'usage des grenades après les graves blessures de lycéens pendant le mouvement, il a ajouté : « Je ne renoncerai à aucun moyen intermédiaire (grenades, gaz lacrymogène…) » [13]. Les moyens intermédiaires, ce sont les armes moins dangereuses qu'une arme à feu, comme les grenades, les gaz ou les lanceurs de balles de défense.

À Paris, le parcours voulu par les étudiants dans le centre de la capitale était interdit : seul un trajet entre la porte de Charenton et la porte de Montreuil était autorisé. Le tribunal administratif a rejeté le recours [3]. La préfecture de police a vu « deux cortèges sauvages », « repérés et immédiatement encadrés par les policiers ». Les jeunes se sont dispersés dans le calme vers 16 h, selon l'AFP [4].

Près de chez nous, les chiffres sont maigres. Dans les Alpes-Maritimes, la situation était « très calme » mardi matin, avec un blocage partiel de lycée en cours en milieu de matinée [3]. Pour le Var, nous n'avons trouvé aucun chiffre officiel de la journée.

La semaine qui vient

  • Jeudi 5 novembre : grève et manifestations interprofessionnelles. Lycéens et étudiants comptent s'y joindre [4]. À Paris, le parcours n'était toujours pas fixé mardi. L'intersyndicale a saisi le tribunal administratif pour obtenir une réponse de la préfecture [3].
  • Vendredi 6 et samedi 7 novembre : la coordination des gilets jaunes annonce un acte IV, avec « blocages et manifestations partout en France » le samedi [16].
  • Parcoursup : le gouvernement a promis un nouveau système pour la campagne 2028, avec de premiers changements dès 2027. Il a aussi annoncé 500 postes de professeurs supplémentaires, des classes de seconde plafonnées à 28 élèves (dans la moitié des lycées les moins favorisés en 2027, partout en 2028) et 15 000 places supplémentaires dans le supérieur [4][14][15]. L'intersyndicale réclame toujours l'abrogation de Parcoursup et 10 milliards d'euros [4].
  • Matignon : « un créneau est prévu au niveau du Premier ministre la semaine prochaine pour à nouveau recevoir les lycéens », disent les services de Sébastien Lecornu [9]. Cette semaine, des groupes de travail se réunissent sur le contrôle continu, le temps scolaire et la démocratie lycéenne, selon Édouard Geffray [3].
  • Place Beauvau : mardi, Laurent Nuñez s'est dit « le seul responsable » de l'« échec » du 17 octobre devant la commission d'enquête de l'Assemblée [3]. Il y parlait des violences et des pillages de ce samedi-là, pas des blocus.

Le bilan

Le chiffre du ministère est un instantané. Il dit combien de lycées étaient bloqués à une heure donnée. Si notre hypothèse est juste, il ne compte ni les barrages filtrants, ni les blocus du milieu de matinée.

Le chiffre de l'USL est un recensement militant. Il additionne blocages totaux et filtrants. Il n'est accompagné d'aucune liste publique, donc personne ne peut le vérifier.

Les deux disent pourtant la même chose sur un point : le mouvement est bien plus faible qu'au début d'octobre. Mais il n'a pas disparu, et il revient souvent dans les mêmes lycées, comme le constate Matignon lui-même.

L'opinion de la rédaction

Chaque camp a un thermomètre qui l'arrange. Le ministère prend la température à 9 h 30, avec un instrument plus étroit qu'en octobre, et parle de « résiduel ». L'USL la prend avec un instrument large, sans montrer ses relevés, et crie à l'« absurde ». Les deux ont un point commun : ils demandent qu'on les croie sur parole. Il existe pourtant une sortie simple. Que le ministère publie chaque jour sa définition, son heure de relevé et le nombre de lycées par académie. Que l'USL publie sa liste, lycée par lycée, sans nommer d'élève. Celui qui accepte en premier gagnera quelque chose de plus utile qu'une bataille de chiffres : la confiance de ceux qui lisent. C'est une opinion de la rédaction. Les faits sont sourcés ci-dessous.

Courants que cette analyse rejoint

  • Transparence des chiffres publics : un chiffre officiel doit venir avec sa définition, son heure et son détail, pour pouvoir être vérifié.
  • Méfiance égale envers tous les décomptes : un chiffre militant sans liste ne vaut pas plus qu'un chiffre officiel sans méthode.
  • Deux droits à tenir ensemble : le droit de manifester des lycéens et le droit d'aller en cours de ceux qui veulent étudier.

En tension avec : le récit d'un mouvement « résiduel » qui serait déjà fini, et le récit inverse d'un raz-de-marée que les chiffres officiels cacheraient.

Sources

Consultées le 3 novembre 2026.

Presse, syndicats, institutions et candidats

Les faits sont sourcés ci-dessus, consultés le 3 novembre 2026.

Liens LMDPT

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