Chronique · Manusk
Le frigo sans courant
Les 17 et 18 octobre, des magasins ont été pillés. Le lendemain, Antoine Grotteria, reporter d'actu Paris, voit les gens filmer au téléphone les carcasses de voitures et de vélos, et il parle d'« une forme de société du spectacle ». Moi, ça me fait penser à Guy Debord, l'auteur du livre qui porte ce titre. On lui attribue aussi un texte sur le pillage, écrit après les émeutes de Watts, à Los Angeles, en août 1965. Je l'ai relu en pensant à nos vitrines. Il y est même question d'un frigo sans courant.
Chronique d'opinion signée Manusk, chroniqueur invité. Elle n'engage pas la rédaction comme analyse DOE. Les thèses (désir captif, primauté de l'organisation sur l'émeute) sont des opinions, pas des faits. Faits et citations sourcés ci-dessous, consultés le 22 octobre 2026.

La chronique
Du 11 au 17 août 1965, Watts, un quartier noir de Los Angeles, brûle. En décembre, l'Internationale situationniste, le petit groupe de Debord, diffuse en anglais un tract non signé : « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande ». On l'attribue à Debord. La version française sort en mars 1966, dans le n° 10 de la revue du groupe. Le texte prend le parti des émeutiers, et il est écrit pour être cité. Les « vrais désirs » s'y expriment « dans la fête, dans l'affirmation ludique, dans le potlatch de destruction » (le potlatch, c'est une fête où l'on détruit ses biens pour montrer qu'on vaut plus qu'eux). Et cette phrase : « L'homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises. »
Attention au contexte. À Watts, les habitants sont noirs et les commerçants, selon la commission d'enquête McCone, « pour la plupart blancs » (notre traduction). Coller ce texte sur le boulevard Magenta sans le dire, ce serait faire exactement ce que Debord reprochait au spectacle : confondre l'image et la réalité.
Son meilleur argument mérite quand même qu'on s'y arrête. Selon lui, les « Noirs de Los Angeles » veulent se servir des objets qu'on leur montre à longueur de publicité ; « de ce fait ils en récusent la valeur d'échange ». Dit plus simplement, ils refusent l'idée qu'un objet doive se payer. Le problème, c'est qu'un objet volé ne perd pas son prix pour autant : il suffit de le revendre. Le 19 octobre, la ministre du Numérique signalait justement des articles volés « proposés à la vente » en ligne, et le gouvernement réunissait les plateformes pour les faire retirer. La marchandise est sortie par la vitrine cassée, et elle s'est retrouvée en vente sur internet. Debord lui-même l'écrit : les gens de Watts « prennent au mot » la publicité qui leur promet l'abondance, et ces « grands frigidaires volés par des gens qui n'avaient pas l'électricité » sont pour lui « la meilleure image du mensonge de l'abondance devenu vérité en jeu ». Moi, j'y vois quelque chose de moins héroïque : une envie si bien fabriquée qu'on emporte un frigo sans avoir de prise pour le brancher.
Ensuite, qui paie la casse ? À Watts, la commission McCone ne voit pas de vengeance ciblée contre les commerçants abusifs. Bayard Rustin, une figure des droits civiques, dit l'inverse : les pilleurs visaient des boutiques « connues pour leurs prix élevés et leurs manières hostiles » (notre traduction). Mais c'est le même Rustin qui rappelle à un jeune chômeur du quartier que ce sont « les magasins où vous achetez à manger et de quoi vous habiller » (notre traduction) qui partent en fumée. En France, le rapport du Sénat sur 2023, qui s'appuie sur le renseignement territorial, note que la première vague de pillages a touché « essentiellement des commerces de proximité ». En octobre 2026, on cite les Apple Store de Lille et de Bordeaux, ou le Sephora de Lille. Mais boulevard Magenta, à Paris, il y a aussi un tabac et une petite boutique de téléphones, dont le gérant estime ses pertes entre 70 000 et 90 000 euros. Le potlatch, parfois, c'est en bas de chez soi.
Debord demande aussi : « Qu'est-ce qu'un policier ? C'est le serviteur actif de la marchandise […]. » La formule claque. Pour lui, l'État, c'est d'abord ce bras armé. Sauf que l'État, c'est aussi autre chose. Le 20 octobre, le gouvernement a annoncé pour les commerçants touchés un report des cotisations patronales par l'Urssaf, et du chômage partiel sans rien à payer de leur poche pour les entreprises de moins de 250 salariés. En 2023, parmi les bâtiments visés, le Sénat a compté 105 mairies et 243 établissements scolaires. On n'y stockait pas de baskets. Ça, pour moi, c'est l'État social, celui que des générations de travailleurs organisés ont arraché.
Et l'image s'est retournée contre l'émeute. Le 17 octobre, 550 000 personnes selon les autorités, 800 000 selon les organisateurs, défilaient contre la vie chère. Sophie Binet, pour la CGT : « Les dégradations, nous les condamnons parce qu'elles nuisent aux revendications. » Et puis : « Ce qui est choquant, c'est qu'on ne parle que des dégradations. » Pour Debord, le pillage devait casser l'image que la société se donne. Cette fois, c'est le pillage qui a fourni toutes les images, et la manifestation a disparu derrière.
Je crois qu'on ne refuse pas vraiment le prix des choses en cassant des vitrines pendant une nuit. On le fait en arrêtant le travail et en forçant le patron à négocier : la grève, le syndicat, un rapport de force qui tient encore le lendemain. L'intersyndicale appelle à la grève le 5 novembre. On verra alors si la colère d'octobre a fait naître quelque chose d'organisé, ou seulement des annonces de revente.
Courants que cette chronique rejoint
- Gauche sociale-démocrate et syndicale : la condamnation des dégradations « parce qu'elles nuisent aux revendications », et la grève comme levier.
- Marxisme orthodoxe et organisationnel : le parti et le syndicat contre le spontanéisme ; la valeur se combat dans la production, pas à la caisse.
- Républicanisme social : la défense des services publics (mairies, écoles) comme conquête collective.
En tension : la tradition situationniste et insurrectionnaliste, cible directe du texte ; la droite d'ordre, qui partage la condamnation des pillages mais pas la lecture sociale.
Sources
Consultations du 22 octobre 2026 (heure de Paris).
Textes historiques
- Internationale situationniste, « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste n° 10, mars 1966, p. 3-11 : Texte en ligne · Fac-similé
- Diffusion en anglais en décembre 1965 et attribution à Debord : The Anarchist Library · Bibliographie NOT BORED!
- Governor's Commission on the Los Angeles Riots (commission McCone), Violence in the City: An End or a Beginning?, 2 décembre 1965 (34 morts, 1 032 blessés, plus de 40 millions de dollars de dégâts, plus de 600 bâtiments touchés dont plus de 200 détruits ; commerces visés surtout alimentation, alcool, meubles, vêtements, grands magasins, prêteurs sur gages ; aucune habitation incendiée volontairement) : Rapport McCone (PDF)
- Bayard Rustin, « The Watts "Manifesto" & the McCone Report », Commentary, mars 1966 (ciblage des commerces « notorious for their high prices and hostile manners » ; échange avec un jeune chômeur) : Commentary, mars 1966
Institutions françaises
- Sénat, rapport d'information n° 521 (2023-2024), Émeutes de juin 2023 : comprendre, évaluer, réagir, avril 2024 : Rapport n° 521 (PDF) · Chiffres clés (communiqué)
- Ministère de l'Économie, communiqué n° 1138, 20/10/2026 : Communiqué n° 1138
Presse des 17-21 octobre 2026
- Public Sénat (avec AFP), « Pillages : "au moins 3 000" commerces touchés… », 19/10/2026 : Public Sénat, 19/10/2026
- actu Lille (Margot Nicodème), « EN IMAGES. Commerces éventrés, vidés, odeur de brûlé persistante : la désolation à Lille au lendemain du 17 octobre », 18/10/2026 (Sephora de la Grand'Place et boutique Apple pillés le samedi 17) ; pour Bordeaux : actu Bordeaux (Juliette Cardinale), « Mobilisation du 17 octobre : les images de l'Apple Store dévalisé en marge de la manifestation à Bordeaux », 18/10/2026 : actu Lille, 18/10/2026 · actu Bordeaux, 18/10/2026
- actu Paris (Antoine Grotteria), « "Ils ont tout cassé" : à Paris, les commerçants sous le choc… », 18/10/2026 : actu Paris, 18/10/2026
- Boursorama (avec Media Services), « "Le résultat de dix ans de macronisme", attaque Sophie Binet », 19/10/2026 : Boursorama, 19/10/2026
- 20 Minutes (avec AFP), « Les syndicats ressortent "déçus" de Matignon et appellent à se mobiliser le 5 novembre », 21/10/2026 : 20 Minutes, 21/10/2026
- LCP, « Manifestations du 17 octobre : soutien aux policiers ou critiques du maintien de l'ordre… », 17/10/2026 : LCP, 17/10/2026
- RFI, « LFI sous le feu des critiques après les violences urbaines », 20/10/2026 : RFI, 20/10/2026
- Le Parisien, réactions de la classe politique, 17/10/2026 : Le Parisien, 17/10/2026
- Euronews, « France's riot damage doubles… », 20/10/2026 : Euronews, 20/10/2026
- Politico Europe, « French riots lay bare risks and opportunities for 2027 election candidates », octobre 2026 (Glucksmann « won the Socialist Party primary contest earlier this month and became the center-left's presidential candidate ») : Politico Europe, octobre 2026
- franceinfo (Daïc Audouit, avec AFP), « Raphaël Glucksmann désigné dès le premier tour comme le candidat de la gauche sociale-démocrate », publié le 11/10/2026 à 19 h 57 (66,17 % des voix, 120 787 votants) : franceinfo, 11/10/2026
Chronique d'opinion signée Manusk. Les faits et citations sont ceux des sources ci-dessus, consultées le 22 octobre 2026.