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Analyse · Présidentielle 2027

« Guerre civile » : chacun la voit venir de l'autre camp

Analyse · La rédaction · 30 octobre 2026

Analyse · Rédigé le · Mise à jour

État de droit et règles stablesRépublicanisme civiqueGauche

Couleur(s) d’idées (transparence) : État de droit et règles stables · Républicanisme civique · Gauche — C'est au juge de dire qui a provoqué à la violence, sur la base d'un acte précis, pas d'une étiquette.

Depuis les violences du 17 octobre, l'expression « guerre civile » est passée des réseaux aux plateaux, puis aux discours des candidats. Jordan Bardella affirme que La France insoumise « pousse à la guerre civile » [8]. Un député insoumis signale à la justice des « propos de guerre civile » d'Éric Zemmour [12]. Dominique de Villepin affirme dans une vidéo que « la guerre civile frappe à la porte » [2]. Les chercheurs interrogés jugent le mot excessif [5][6]. Les enquêtes, elles, avancent sur des faits précis : des militants présumés d'ultradroite qui seront jugés à Nice, un groupe en partie cagoulé filmé à Rouen, un groupe Facebook visé par le pôle haine en ligne, la tuerie de Trappes. Qui en parle, qui y pousse, qui la combat : nous avons trié.

« Guerre civile » est un mot commode. Il désigne toujours la faute de l'autre et ne coûte rien à celui qui le prononce. Le RN le pose sur LFI, une partie de la gauche sur Zemmour, Villepin sur tout le monde, et chacun se présente en pompier. Pendant ce temps, les dossiers sérieux tiennent en peu de lignes : dix prévenus à Nice, un groupe en partie cagoulé à Rouen, un groupe en ligne visé par une enquête, notamment pour menace de mort, une tuerie à Trappes que le parquet antiterroriste traite comme raciste, mobile que le suspect conteste. Ces faits relèvent de la police et des juges, et c'est là que la lutte contre les appels à la violence se gagne : une provocation explicite, un auteur identifié, un procès. Notre conviction est simple. Un candidat qui veut combattre ces appels devrait appliquer la même exigence à son propre camp qu'au camp d'en face, et laisser au juge, pas au micro, le soin de dire qui a franchi la ligne. Celui qui promet la guerre civile pour la conjurer ensuite s'assure surtout un bon rôle dans la pièce. C'est une opinion de la rédaction. Les faits sont sourcés ci-dessous.

La démocratie avant l’élimination.

Aquarelle d'une place de village au petit matin, pavés mouillés, fontaine au centre, une vitrine éclairée à gauche, une devanture encore barricadée de planches à droite, et deux bancs vides de part et d'autre de la fontaine.

Qui en parle

Le mot circule partout. Le 18 octobre, sur France 2, Bruno Retailleau répond qu'il ne peut pas y avoir « de manifestations paisibles dans cette guerre civile, dans ces émeutes » [3]. Le 21 octobre, Dominique de Villepin, qui prépare une candidature, publie une vidéo : « la guerre civile frappe à la porte », « Le danger, c'est maintenant. C'est la déchirure ». Il propose une « plateforme commune anticrise » et des « États généraux de la République » [2]. Le 28 octobre, l'éditorialiste Caroline Fourest écrit dans Franc-Tireur que le crime raciste de Trappes intervient « en plein risque de guerre civile » [1].

L'inquiétude gagne aussi l'opinion. Selon un sondage Elabe pour BFMTV (enquête en ligne du 20 au 21 octobre 2026, échantillon de 1 001 personnes représentatif des résidents de France métropolitaine âgés de 18 ans et plus, méthode des quotas ; marge d'erreur de plus ou moins 3 points pour un résultat de 60 %), 61 % des personnes interrogées estiment « qu'il va falloir se protéger par ses propres moyens, car les forces de l'ordre ne parviennent plus à protéger la population » [7]. Le baromètre Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL (huit enquêtes en ligne entre le 28 avril et le 21 octobre 2026, environ 2 000 personnes chacune, méthode des quotas ; pour la dernière vague, du 19 au 21 octobre, 2 094 inscrits sur les listes électorales et une marge d'erreur comprise, selon le score, entre plus ou moins 1,4 et 3,1 points), analysé par Terra Nova, relève, parmi les réponses spontanées sur la campagne, la mention d'un « risque de guerre civile » [4].

Les spécialistes, eux, freinent. Sur France Inter, le politiste Antoine Bristielle rappelle qu'une guerre civile suppose des « acteurs politiquement et militairement organisés, poursuivant des objectifs identifiables et homogènes ». Selon lui, le 17 octobre relève de deux dynamiques différentes : d'un côté des militants issus en partie de l'ultragauche, de l'autre des individus qui ont profité des affrontements pour piller [5]. Dans La Croix, les chercheurs Antoine Marie et Peter Barrett rappellent que le taux d'homicide en France avoisine 1,4 pour 100 000 habitants. Leur titre résume le risque : « À force d'annoncer la guerre civile, on augmente la défiance et le refus du compromis » [6]. Autrement dit, le mot peut fabriquer une partie de ce qu'il décrit.

Qui accuse l'autre d'y pousser

À droite et à l'extrême droite, la cible est La France insoumise. Le 19 octobre, sur CNews et Europe 1, Jordan Bardella déclare : « Ce mouvement aujourd'hui est un mouvement qui pousse à la guerre civile, qui pousse à l'insurrection ». Il ajoute : « Les casseurs sont désormais la branche armée et le bras armé » de LFI [8]. Édouard Philippe estime de son côté que la violence a été « nourrie » et « légitimée » par des responsables insoumis, qui l'ont présentée comme une réaction à « une autre violence », celle de la société [11]. Raphaël Glucksmann, à gauche, accuse Jean-Luc Mélenchon d'avoir « misé sur le chaos depuis des années » et d'être « le marchepied de l'extrême droite » [10].

Jean-Luc Mélenchon répond sur X qu'il craint « des provocations souvent pratiquées dans ce type de période de crise par les gouvernements aux abois », et appelle ses militants à « la vigilance » [9]. Une accusation contre l'exécutif, donc, en réponse à une accusation contre son parti.

À gauche, la cible est l'extrême droite. Le 18 octobre, sur LCI, Éric Zemmour décrit les émeutiers comme « une horde de barbares maghrébins et africains qui rentrent dans les villes ». Le député LFI Antoine Léaument y voit des « propos de guerre civile » et adresse un signalement à la procureure [12]. La justice dira si ces mots tombent sous le coup de la loi. Après Trappes, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, écrit que « la violence des mots précède toujours la violence des actes », et appelle à « faire preuve de retenue dans le choix des mots » [17].

Que dit le droit ? Interrogée par franceinfo, la professeure de droit public Gwénaële Calvès explique qu'une provocation punissable doit être « explicite » : de « vagues propos tendant à justifier » des violences ne suffisent pas [13]. Le constitutionnaliste Christophe Boutin ajoute que LFI « en tant que tel n'a pas fait d'appel à la violence, il a fait des appels à manifester » [13]. Sur TF1, la procureure de Paris, Laure Beccuau, a dit qu'elle ne « peut absolument pas confirmer » que les auteurs des violences sont « des personnes politisées vers l'ultragauche » [13]. L'accusation politique et la preuve pénale ne vont donc pas au même rythme.

Ce que la justice a sur la table

Pendant que les camps s'accusent, quatre dossiers concrets avancent. Tous les mis en cause sont présumés innocents.

À Nice, après la manifestation du 24 octobre, dix personnes de 18 à 32 ans sont poursuivies pour association de malfaiteurs en vue de commettre des violences, et un mineur doit passer devant le juge des enfants. Leur procès, renvoyé, doit se tenir le 26 novembre. Le parquet demandait la détention de cinq d'entre eux, le tribunal a écarté toute « mesure coercitive ». Ils contestent toute appartenance à l'ultradroite et disent avoir voulu protéger les commerces [14].

À Rouen, le parquet a ouvert une enquête pour violences aggravées après une vidéo diffusée par le média Blast. On y voit un groupe, dont certains membres sont masqués et cagoulés, frapper un homme à terre, puis repartir aux cris de « Rouen nationaliste » et « la rue, la France, nous appartient » [15]. Selon le procureur, des affrontements avaient opposé ce jour-là des militants d'ultradroite et d'ultragauche [15].

En ligne, le pôle national de lutte contre la haine en ligne enquête depuis le 11 septembre sur un groupe Facebook d'environ 6 000 membres, « Riposte Frontières », pour provocation à la discrimination, injure publique et menace de mort. Selon franceinfo, la page Facebook officielle du média Frontières figure parmi les deux administrateurs du groupe [16]. Contacté par l'AFP, le directeur du média n'a pas souhaité réagir [26]. L'enquête fait suite au signalement d'un député LFI.

À Trappes et à La Verrière, le 23 octobre, un homme de 39 ans a ouvert le feu. Un Français de 26 ans a été tué, cinq personnes ont été blessées, dont une enfant [18]. Le parquet national antiterroriste a ouvert une enquête pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste, avec la circonstance que les faits auraient été commis à raison de l'appartenance, vraie ou supposée, des victimes à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion. Selon le procureur national antiterroriste, le suspect a démenti avoir agi par racisme [18]. Un rassemblement est prévu à Trappes ce vendredi 30 octobre [19].

Qui la combat, et avec quels outils

Des députés insoumis accusent les autorités d'avoir « protégé les milices d'extrême droite » le week-end du 24 octobre. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, répond : « à aucun moment, évidemment, la police ne les a protégés ». Il décrit ces groupes comme « un groupe constitué en vue de commettre des violences », promet « des suites » judiciaires et administratives, et évoque des « possibilités de dissoudre ces groupes » [20]. Le préfet de Seine-Maritime a signalé les faits de Rouen à la justice [15]. Devant le Sénat, le 28 octobre, Laurent Nuñez promet : « Nous continuerons à agir contre l'ultradroite comme nous le faisons contre l'ultra gauche ». Le sénateur socialiste Hussein Bourgi parle, lui, d'une « passivité troublante » [21].

Dissoudre, c'est l'outil le plus lourd. Un décret en Conseil des ministres, fondé sur l'un des motifs prévus par le Code de la sécurité intérieure, et que le Conseil d'État peut annuler s'il le juge disproportionné [13]. Bruno Retailleau a proposé dès le 1er octobre d'interdire La France insoumise, et Gérard Larcher, président du Sénat, juge que « la question peut être posée » [13]. Le constitutionnaliste Christophe Boutin juge l'hypothèse « très très improbable » et doute que le Conseil d'État valide un tel décret [13].

Les candidats proposent d'autres outils. Gabriel Attal veut l'état d'urgence si la situation n'est pas rétablie, des perquisitions et des assignations administratives, et une coupure des réseaux sociaux « temporaire et ciblée » [22][23]. David Lisnard veut démanteler les groupuscules violents, « d'extrême gauche ou d'extrême droite », mais refuse que cette dénonciation « exonère » les gouvernants de leurs responsabilités [24]. Raphaël Glucksmann demande une réponse « extrêmement ferme » tout en prévenant : « l'État de droit n'est pas la faiblesse » [10]. Marine Le Pen appelle « au calme, à la dignité et à la retenue républicaine », tout en qualifiant LFI et « ses branches » de « pyromanes sociaux » [25].

Restent les mots. Caroline Fourest propose de dire « racisme anti-musulmans » plutôt qu'« islamophobe », un terme qu'elle juge source de division [1]. Le maire de Trappes, Ali Rabeh, appelle à « la concorde nationale » et à « tenir pied à pied la digue républicaine » [19]. Les deux ne s'accordent pas sur le vocabulaire. Ils s'accordent sur l'idée qu'il en faut un commun.

L'opinion de la rédaction

« Guerre civile » est un mot commode. Il désigne toujours la faute de l'autre et ne coûte rien à celui qui le prononce. Le RN le pose sur LFI, une partie de la gauche sur Zemmour, Villepin sur tout le monde, et chacun se présente en pompier. Pendant ce temps, les dossiers sérieux tiennent en peu de lignes : dix prévenus à Nice, un groupe en partie cagoulé à Rouen, un groupe en ligne visé par une enquête, notamment pour menace de mort, une tuerie à Trappes que le parquet antiterroriste traite comme raciste, mobile que le suspect conteste. Ces faits relèvent de la police et des juges, et c'est là que la lutte contre les appels à la violence se gagne : une provocation explicite, un auteur identifié, un procès. Notre conviction est simple. Un candidat qui veut combattre ces appels devrait appliquer la même exigence à son propre camp qu'au camp d'en face, et laisser au juge, pas au micro, le soin de dire qui a franchi la ligne. Celui qui promet la guerre civile pour la conjurer ensuite s'assure surtout un bon rôle dans la pièce.

Courants que cette analyse rejoint

  • État de droit et règles stables (droite) : c'est au juge de dire qui a provoqué à la violence, sur la base d'un acte précis, pas d'une étiquette.
  • Républicanisme civique (pluraliste) : les mots du débat public ont des effets, et un responsable politique répond de ceux qu'il choisit.
  • Gauche (gauche) : la fermeté face aux violences et la défense de l'État de droit vont ensemble, comme le soutient Raphaël Glucksmann.

En tension avec : l'usage de « guerre civile » comme arme de campagne contre l'adversaire, et les appels à la dissolution d'un parti sur la base d'accusations que les juristes jugent insuffisantes.

Sources

Consultées le 29 et le 30 octobre 2026.

Presse, justice et déclarations

Les faits sont sourcés ci-dessus, consultés le 29 et le 30 octobre 2026.

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